Les enfants de Nuit chez Hésiode : fabrication du kosmos et condition humaine
- Autori: Bonanno, D.
- Anno di pubblicazione: 2026
- Tipologia: Capitolo o Saggio
- OA Link: http://hdl.handle.net/10447/711166
Abstract
La Théogonie et les Travaux d’Hésiode sont des ouvrages qu’il faut lire en parallèle. Entre les deux, on peut pratiquer une évidente intertextualité qui conduit aisément les lecteurs d’hier et d’aujourd’hui dans leurs interprétations, mais aussi proposer des renvois internes presque invisibles qui ne ressortent qu’après des lectures répétées et différées dans le temps. Parmi les passages les plus complexes de l’œuvre d’Hésiode, on compte assurément la généalogie de Nuit dans la Théogonie. La composition du cortège obscur de Nuit a fait l’objet de nombreuses analyses souvent fondées sur une approche structuraliste. Or, si l’on veut progresser dans la compréhension de ce passage, il convient de changer de perspective, en concentrant l’attention sur la représentation de Nuit que la liste des ses enfants véhicule et en la mettant en relation avec les autres mentions de cette puissance divine chez Hésiode. Comme l’a récemment souligné A. Chaniotis, les représentations de la “nuit” en général sont le résultat d’une construction sociale, dont la perception est conditionnée par un large éventail de facteurs comprenant à la fois l’âge, le genre et bien sûr le contexte social et historique. Si, comme il l’observe, une histoire de la nuit dans le monde grec n’a pas encore été écrite, il est évident que, dans le cadre d’une telle réflexion, le passage de la Théogonie d’Hesiode devrait être un point de départ privilégié. Or, Nuit apparaît dès le début de l’œuvre, comme fille de Chaos, exactement comme Érèbe, l’espace souterrain, immergé dans une obscurité permanente, opposée à l’obscurité temporaire qui caractérise la nuit. De leur union naissent Éther et Jour, respectivement opposés, sur l’axe spatial et sur l’axe temporel, à ces deux parents obscurs. Cette progéniture, résultat d’une procréation qui passe par la philotès, semble vouloir être, de la part d’Hésiode et de façon programmatique, distinguée de celle qui se déploie plus tard, après le récit de l’éviration d’Ouranos. Nuit donne naissance à toute une série d’enfants engendrés ὄυ τινι κοιμεθεῖσα θεῶν, « sans avoir couché avec aucun des dieux ». Seule, elle donne vie à un cortège de puissances obscures, qui trouvent en elle leur espace d’action. Il s’agit de forces qui, bien qu’elles aient une relation avec la Nuit en vertu de leur ascendance directe, ne partagent pas nécessairement une relation de parenté entre elles, sans doute parce qu’elles ont été générées en dehors du contexte de la philotès, garantie d’une imbrication physique entre les acteurs concernés. La Nuit, donc, dans cette représentation hésiodienne, est le lieu d’où proviennent des forces multiples et disparates, dont les analogies – quand elles sont identifiables – ne peuvent être rapportées qu’au profil de ce parent unique qu’est Nuit. Or, le catalogue des enfants de Nuit comprend principalement les affections qui caractérisent la nature humaine et qui limitent la vie des mortels, les condamnant à la vulnérabilité. Enfin, Nuit, chez Hésiode, est encore l’espace qui protège, grâce à son obscurité, les Titans et, en général, tous ceux qui sont exclus de la condition de bonheur olympien que le nouveau kosmos voulu par Zeus a construit. Un réexamen des puissances qui se trouvent dans l’entourage de Nuit, ainsi que de toutes celles qui sont impliquées dans le processus de procréation, pourra nous donner une image plus complète du kosmos auquel Hésiode s’efforçait de mettre en ordre.
